Fadi Elhusseini

Le fait est marquant : malgré les importants et nombreux investissements, malgré tous les projets financés par l’Union européenne, les populations arabes semblent totalement ignorer ces efforts et ne les perçoivent tout simplement pas. Trois années se sont écoulées depuis les événements qui ont fait les Printemps arabes et cette méconnaissance est frappante.
Un effort considérable
L’Europe, parmi d’autres, sut répondre rapidement à la nouvelle donne dans ses relations avec ses voisins du Sud.
Le 8 mars 2011, Catherine Ashton et la Commission européenne proposaient « une coopération pour la démocratie et une prospérité mutuelle avec les pays du sud de la Méditerranée ». Alors que l’Union européenne était en pleine crise économique et financière, des milliards d’euros furent alloués pour soutenir ces voisins. C’est ainsi que la Commission européenne allouait 80,5 milliards d’euros pour les réfugiés d’Afrique du Nord, alors que les pays membres de l’Union avaient quant à eux versés 73 milliards d’euros d’aide financière pour répondre immédiatement aux besoins humanitaires. Banque Européenne d’Investissement (BEI) a dégageait 4 milliards d’euros dans ce même but et la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) élargissait son champ géographique pour y inclure les voisins du Sud de l’Union afin de leur fournir chaque année une aide de 2.5 milliards d’euros. L’Union Européenne a également initié des projets tels que le programme SPRING (Soutien au Partenariat, à la Réforme et à la Croissance inclusive), le Civil Society Facility, mécanisme d’aide à la société civile, et le programme Erasmus Mundus. Le coût de ces programmes s’élevait ainsi à 350 millions d’euros en 2011 et 2012.
La Commission européenne préconise même pour la période 2014-2020 une augmentation substantielle d’environ 40% des fonds alloués au 16 pays bénéficiant de la politique européenne de voisinage pendant la période 2007-2013, ce qui représente plus de 18.1 milliards d’euros.
En dépit de ces efforts considérables, l’image de l’Union européenne qu’ont les populations arabes ne s’est pas améliorée, et celles-ci ont tendance à préférer d’autres acteurs, comme l’ont mis en évidence plusieurs sondages montrant la popularité croissante d’autres États du monde arabo-musulman. On peut ainsi lire dans une étude menée par la Fondation turque d’études sociales et économiques (TESEV) qu’en 2011, 78% des populations arabes voyaient la Turquie comme le pays leur offrant le plus important soutien et malgré un léger recul, la Turquie restait, un an après le Printemps arabe, le pays dont 69% des sondés avaient une opinion favorable selon une étude menée par la TESEV en 2012.
Certes, la perception du rôle qu’a joué l’Union européenne diffère d’un pays à l’autre. Ainsi, le troisième rapport d’Euromed présenté au Parlement européen a montré qu’entre décembre 2011 et février 2012, l’opinion majoritaire classait la Turquie comme premier soutien aux pays des printemps arabes alors que l’Union européenne occupait la deuxième place du classement et les Etats Unis la troisième seulement.
Une étude récente effectuée par la TESEV a révélé que dans le monde arabe, l’engouement pour la Turquie a décru : 59% seulement des sondés se prononçent en faveur d’un rôle régional plus important pour la Turquie. La même étude illustre le fait que ce recul de l’influence turque n’a pas bénéficié à l’Union européenne. La Turquie occupe ainsi la troisième place en 2013 en termes d’image positive après les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite. Le sondage de la TESEV met également en lyumière qu’il existe dans le monde arabe une vision de la Russie et de la Chine plus positive qu’auparavant.
Le pourquoi d’une incompréhension
L’incompréhension parait réciproque.
De nombreux représentants européens n’ont tout d’abord pas réalisé les défis que constituaient les Printemps arabes pour l’Union européenne, les qualifiant d’évènements « mineurs ». C’est en ces termes que s’est exprimé Dick Toornstra, directeur du Bureau de promotion de la démocratie parlementaire au Parlement européen, dans une interview accordée à Euractiv le 6 mai 2013.
De l’autre coté de la Méditerranée, de nombreuses raisons peuvent être avancées pour expliquer pourquoi les populations arabes ne privilégient pas l’Union européenne et ne souhaitent pas qu’elle ait un rôle plus important dans la région.
Tout d’abord, l’Union européenne était vue par les populations arabes comme l’un des principaux soutiens à leurs anciens régimes autocratiques. Et pour cause ! Il suffit de rappeler les étroites relations étroites avec le régime de Ben Ali en Tunisie, les invitations et les visites régulières rendues à Moubarak en Egypte, les échanges avec Kadhafi, l’indifférence pendant longtemps devant les violences commises par lerégime d’Assad en Syrie, … Ces souvenirs ne peuvent disparaître du jour au lendemain.
Ce qui a également contribué à dégrader l’image de l’Union européenne est le fait que les discours tenu par ses représentants en direction des pays libérés de leur dictature ont conservé les mêmes thèmes, le même vocabulaire et les mêmes slogans : « démocratie », « liberté », « droits de l’homme » et « dignité humaine », ces mots sont utilisés comme ils l’étaient pendant la période où l’Union européenne entretenait des relations avec les régimes autoritaires. Lorsque les mêmes discours sont tenus avec les nouveaux régimes, les populations arabes ont du mal à discerner un changement dans la politique extérieure de l’Union.
Ensuite, l’Union européenne a maintenu ses liens avec les organisations non gouvernementales connues pour leur proximité avec les anciens régimes. Tous les projets soutenus et l’aide apportée par l’Union européenne aux pays arabes fut acheminée par l’intermédiaire de ces mêmes organisations qui œuvraient pendant les dictatures. Choisir les bons réseaux, qui doivent être aussi transparents et légitimes que possible, est primordial pour ne pas être accusé de complicité avec les anciens régimes.
Un soft power embarrasé
Il est réalité regrettable que le puissant soft power de l’Union européenne soit de fait neutralisé par le manque de cohérence des politiques européennes. Le fait n’est pas nouveau. Il avait par exemple fait l’objet d’une observations de l’ambassadeur Avi Primor, directeur du Centre des Etudes européennes au Centre interdisciplinaire de Herzliya, qui écrivait en 2004 que le rôle que l’Europe jouait dans le processus de paix au Moyen Orient était comme « un coup d’épée dans l’eau ». En d’autres termes, depuis les Printemps arabes comme avant, tant que l’Union européenne n’adoptera pas une politique extérieure cohérente et commune, le monde arabe ne lui ouvrira pas ses portes.
Ce manque de cohérence et de continuité se retrouve dans les tentatives de l’Union européenne pour regrouper les pays de la région au sein d’une même organisation. Toutes se sont toutes soldées par un échec. On pense au Processus de Barcelone de 1995, à la politique européenne de voisinage mise en place en 2004, à l’Instrument européen de voisinage et de partenariat (IEVP), créé en 2007, et à l’Union pour la Méditerranée en 2008.
Enfin, les souvenirs de l’époque coloniale demeurent, et rendent difficile dans de nombreux pays arabes d’envisager une plus grande présence européenne dans la région.
Nouvelles dynamiques ?
Les événements qui ont marqué le Printemps arabe ont cependant permis l’émergence de nouvelles dynamiques. La perte d’influence des Etats-Unis fait de plus en plus ressentir un certain manque de leadership dans la région. Les chances pour l’Europe de gagner en influence et de réinstaurer des relations soutenues avec les pays de la région sont dès lors importantes, compte tenu de leur proximité géographique, leur histoire commune et du soft power de l’Europe. Le tableau pourrait donc devenir moins sombre.
L’Europe a par exemple beaucoup à offrir dans les domaines de l’éducation et de la démocratie. Or, des études récentes ont mis en évidence les puissantes interactions entre le niveau d’éducation et la qualité de la démocratie. De même, les problèmes récurrents que sont la migration et la radicalisation des populations peuvent être résolus en encourageant une coopération économique qui permettra de lutter à la fois contre la pauvreté et leurs conséquences néfastes, mais aussi de renforcer la démocratie dans ces pays. Le développement de liens intra-régionaux encourageant la création d’emplois, l’investissement, le savoir-faire et la promotion du tourisme contribuera à améliorer les conditions socio-économiques dramatiques ayant mené aux soulèvements arabes et devraient être des mesures-phares de la politique extérieure européenne.

Publié et traduit par: http://www.contreligne.eu/2014/02/leurope-et-les-printemps-arabes-dialogue-de-sourds/

Appeared also @ Political science Academy
Twitter: @FElhusseini
http://felhusseini.wordpress.com/

Tweet about this on TwitterShare on Facebook0Share on Google+0Share on LinkedIn0
Author :
Print

Leave a Reply